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Circulation des élites en Afrique de l’Ouest : vers l’émergence d’une nouvelle génération ?

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A partir d’une relecture contemporaine des travaux de Vilfredo Pareto, nous proposons d’étudier l’évolution historique des groupes élitaires en Afrique de l’Ouest en mobilisant un modèle enrichi de circulation des élites. Après avoir décrit les deux principaux cycles élitaires qui se sont succédé depuis les années 1960 dans la région, nous émettons l’hypothèse qu’une nouvelle génération d’élites est actuellement en voie d’émergence en Afrique de l’Ouest, dans un contexte international et régional bouleversé. Cette réalité émergente nous impose un effort de compréhension et d’anticipation, tout en nous offrant l’opportunité d’enrichir et de renouveler les fondements théoriques de notre modèle de coopération avec les Etats de la région.

L’Afrique et la sociologie des élites

En tant que champ disciplinaire, la sociologie politique des élites peut nous aider à comprendre la manière dont se structurent et se transforment les réseaux de pouvoir au sein d’une société, la nature du registre symbolique mobilisé par les acteurs qui s’y s’insèrent, les permanences et les changements dans l’organisation sociale. Mais si la notion d’« élite(s) » est très largement mobilisée dans l’univers sociologique, son usage scientifique n’échappe pourtant pas à des polémiques liées à la charge symbolique forte associée à ce terme dans le débat public. Précisons donc d’emblée que l’étude de la problématique élitaire impose au chercheur un strict respect du principe de neutralité axiologique. En particulier, celle-ci doit éviter deux principaux écueils : le risque hagiographique et, a contrario, le danger du récit à charge. La sociologie des élites a connu un renouveau marqué depuis le début des années 1980. Avec la survenue de la « troisième vague de démocratisation »1 Huntington, Samuel. The Third Wave: Democratization in the Late Twentieth Century, Norman, University of Oklahoma Press, 1991. puis la chute du mur de Berlin, des auteurs tels que John Higley et Michael Burton2 Higley, John ; Burton, Michael. Elite Fondations of Liberal Democracy, Lanham-Boulder, Rowman & Littlefield, 2006. vont s’interroger sur la manière dont les groupes élitaires fabriquent l’Etat, notamment dans le cadre des processus de changement de régime. 

Pourtant, malgré la richesse de ces analyses, le continent africain demeure relativement délaissé par la discipline. Au cours des années 1950, des travaux ont bien été menés sur la nouvelle génération des élites africaines, mais il s’agissait alors surtout de comprendre, dans une perspective fonctionnaliste, les valeurs, les projets et les intérêts de ceux qui allaient être les futurs acteurs de l’indépendance. Comme le précise Jean-Pascal Daloz, à la condition de se prémunir de toute forme d’occidentalocentrisme et d’intégrer certaines des spécificités propres aux sociétés africaines, l’étude de la thématique élitaire peut se révéler extrêmement féconde pour comprendre l’évolution récente des Etats africains3 Daloz, Jean-Pascal. « Introduction générale : les approches élitaires comme nécessaire antidote », Daloz Jean-Pascal (éd.), Le (non-) renouvellement des élites en Afrique subsaharienne, Bordeaux, CEAN, 1999.

Vilfredo Pareto et la « circulation des élites »

La sociologie des élites plonge ses racines dans les travaux de l’ « école italienne », au début du vingtième siècle. C’est à Vilfredo Pareto que l’on doit l’introduction du concept d’ « élites » en sociologie. A la différence de Marx, qui fait de la lutte des classes le moteur de l’histoire, chez Pareto, le fait élitaire est un invariant sociologique. Pour l’auteur italien, la lutte des classes de l’époque contemporaine ne peut in fine aboutir « qu’à la domination de ceux qui parleront au nom du prolétariat, comme toutes les élites qui l’ont précédée et qui lui succéderont 4 Genieys, William. « Chapitre 1 – Vilfredo Pareto. Les élites, un fait sociologique « presque » parfait », Sociologie politique des élites. Sous la direction de Genieys William. Armand Colin, 2011, pp. 50-80. ». Mais si chaque société dispose de ses élites, celles-ci ne sont pas immuables. Bien au contraire même puisqu’elles sont, dans la théorie parétienne, en constant renouvellement, aussi bien par le jeu des cooptations internes que par les épisodes de conflit qui émaillent la vie des sociétés et qui assurent le renouvellement des élites. C’est ce qui fait dire à Pareto que « l’histoire des sociétés humaines est, en grande partie, l’histoire de la succession des aristocraties5 Pareto, Vilfredo. « La population », Manuel d’économie politique. Œuvres complètes : Tome VII, sous la direction de Pareto Vilfredo. Librairie Droz, 1981, pp. 380-434. ». Cette idée est conceptualisée sous le terme de « circulation des élites ». Les cycles élitaires ne sont pourtant pas voués à se reproduire de manière mécanique. Pour l’auteur, leur intensité, leur périodicité, dépendent largement des moyens mis en œuvre par les groupes élitaires pour maintenir leur leadership

On cherchera en revanche en vain chez Pareto des indications sur la manière dont se construisent les différents groupes sociaux ou encore sur le rôle de la socialisation. La théorie des élites de Pareto est donc imparfaite. Elle souffre des présupposés de son temps (rigidité des groupes sociaux considérés, fort fonctionnalisme…) et propose une lecture de l’histoire fondamentalement déterministe. En outre, la réception de l’œuvre de Pareto demeure marquée par le contexte tourmenté de son élaboration et par l’opposition frontale de son auteur aux thèses marxistes, alors dominantes. Sa théorie, et tout particulièrement son concept de circulation des élites, a néanmoins directement inspiré des auteurs tels que Raymond Aron, auteur d’une préface de l’ouvrage majeur de Pareto6 Aron, Raymond. « Préface », Traité de sociologie générale. Œuvres complètes : Tome XII, sous la direction de Pareto Vilfredo. Librairie Droz, 1968, pp. VII-XXVIII. , mais également Joseph Schumpeter qui définit « la démarche de Pareto comme « a sociology of the political process » ».  La théorie pluraliste des élites doit également beaucoup aux travaux de Pareto.

A la condition d’être adapté et reformulé, le modèle parétien de la circulation des élites peut donc s’avérer très utile et fécond pour comprendre, dans une perspective macrosociologique, la transformation et le renouvellement des groupes élitaires au sein d’une société donnée, prise dans le temps long. Pour ce faire, il conviendra de s’intéresser non plus exclusivement à la circulation des individus mais aussi à celle des modes de légitimité7 La légitimité correspond à la capacité d’un acteur ou d’un groupe d’acteurs à faire reconnaitre son autorité auprès des membres d’une communauté ou d’une société. Le sociologue Max Weber distingue trois fondements idéaltypiques de la légitimité : 1) un fondement traditionnel, lorsqu’elle tire son origine des habitudes, coutumes et traditions établies au cours du temps ; 2) un fondement charismatique, lorsque la légitimité vient du prestige social attribué à un individu ou à une institution ; 3) un fondement légal-rationnel lorsqu’elle repose sur l’institution sociale qu’est le Droit. , des différents types de ressources symboliques8 Nous définissons ici les ressources symboliques comme l’ensemble des savoirs, capital culturel, trajectoires socio-professionnelles, registres discursifs, mobilisés par les acteurs et groupes d’acteurs pour justifier la position sociale occupée ou souhaitée. mobilisées par les groupes élitaires. Il convient également de pondérer le modèle en s’intéressant en même temps aux permanences, aux continuités dans le cadre de ce processus de transformation des élites.

"Mais si chaque société dispose de ses élites, celles-ci ne sont pas immuables. Bien au contraire même puisqu’elles sont, dans la théorie parétienne, en constant renouvellement, aussi bien par le jeu des cooptations internes que par les épisodes de conflit qui émaillent la vie des sociétés et qui assurent le renouvellement des élites."

Circulation des élites en Afrique de l’Ouest

Appliqué à l’Afrique de l’Ouest, ce modèle enrichi de circulation des élites ouvre des pistes de réflexion stimulantes pour comprendre le renouvellement des groupes élitaires et de leurs modes de légitimation depuis les indépendances. Deux générations, deux « cycles élitaires » de trente ans chacun se dessinent : « la génération des indépendances » tout d’abord et la « génération des transitions démocratiques » ensuite. Ces deux cycles s’inscrivent dans des contextes internationaux et régionaux particuliers, qu’il convient de détailler. Ils sont également caractérisés par des modes de légitimité distincts et par la mobilisation de ressources symboliques spécifiques. Ce modèle nous offre également l’opportunité de nous engager sur le terrain de la prospective, dans une perspective d’anticipation. Fort de l’analyse de ces deux cycles élitaires, nous émettons en effet l’hypothèse qu’une nouvelle génération d’élites est actuellement en voie d’émergence en Afrique de l’Ouest, mobilisant de nouveaux modes de légitimité dans un contexte international et régional bouleversé. Il s’agit de la « génération des Etats hybrides ».

Résolument macrosociologique, le modèle ici utilisé ne peut pas rendre compte de l’hétérogénéité et des particularités de tous les contextes locaux. Il n’a pas vocation à se substituer aux analyses microsociologiques mais propose une lecture de portée générale, à l’aide d’une focale plus courte. La partie prospective de ce travail n’échappe quant à elle pas entièrement aux écueils de cette matière, elle devra donc être confrontée à des études de terrain plus locales en vue de sa confirmation ou de son infirmation.

Circulation des élites en Afrique de l’Ouest

La génération des indépendances

La trajectoire de la première génération des élites d’Afrique de l’Ouest postindépendance plonge ses racines dans les dernières décennies de l’époque coloniale. Au-delà de l’hétérogénéité des parcours individuels des futurs acteurs de l’indépendance, des similarités nettes apparaissent qui s’expliquent pour partie par un processus de socialisation commun à ces différents acteurs, dans l’effervescence du contexte politique des dernières décennies de l’Afrique Occidentale Française (AOF).

Parmi ces espaces communs de socialisation, l’école normale William-Ponty a joué un rôle central. Créé en 1903 à Saint-Louis, au Sénégal, l’école est destinée à former les futurs instituteurs, cadres et médecins d’AOF. Le recrutement se fait par concours et le prestige alors associé à l’école, de même que le port de l’uniforme et la vie communautaire qui y règne contribuent à façonner un esprit de corps. Une fois le cursus achevé, les « Pontins », comme ils sont surnommés, rejoignent leur affectation. Toutefois, pour nombre d’entre eux, la déception est grande au sortir de l’école. Les conditions de travail souvent précaires de beaucoup d’anciens élèves, isolés dans des « postes de brousse9 Jézéquel, Jean-Hervé. « Les enseignants comme élite politique en AOF (1930-1945) », Cahiers d’études africaines, 178 | 2005, 519-543. », et la démarcation nette qui subsiste entre les colons et cette première génération d’élites africaine d’AOF contribuent au développement d’une pensée critique à l’égard du système colonial chez de nombreux Pontins. Ce contexte est propice à l’émergence d’un « réseau des instruits10 Ibid. » qui traverse l’AOF et au sein duquel circulent les opinions et s’esquissent les contours d’un projet politique commun.

A la suite de la promulgation de la Constitution française de 1946, de nouvelles institutions apparaissent, parmi lesquelles les Assemblées territoriales, composées de membres élus. Ces assemblées vont permettre à cette première génération d’élites « d’accéder aux structures de gestion du pouvoir local11 Bancel, Nicolas. « La voie étroite : la sélection des dirigeants africains lors de la transition vers la décolonisation », Mouvements, vol. no21-22, no. 3, 2002, pp. 28-40. ». En accentuant les transferts de compétences vers les territoires relevant du ministère de la France d’Outre-mer, notamment via la création des Conseils de gouvernement, élus au suffrage universel, la loi-cadre Defferre de 1956 va accompagner la montée en responsabilité de ces élites africaines. Aussi, lorsque sont promulguées les indépendances, ce groupe élitaire occupera une place de choix au sein des premiers gouvernements et organes politiques de ces Etats. De nombreux Pontins en prendront d’ailleurs la tête. C’est notamment le cas de Félix Houphouët-Boigny, premier Président de la République de Côte d’Ivoire, d’Hamani Diori, premier Président de la République du Niger, d’Hubert Maga, premier Président de président de la République du Dahomey ou encore de Modibo Keïta, premier Président du gouvernement de la République du Mali. Il ne faut toutefois pas en conclure qu’un consensus politique existerait entre les anciens Pontins. Plusieurs des principaux opposants politiques de ces premiers chefs d’Etat sont eux-mêmes issus de l’École normale William-Ponty. C’est par exemple le cas de Fily Dabo Sissoko, opposé à Modibo Keïta et condamné par celui-ci à la prison à perpétuité après son opposition à la création du franc malien. Il décèdera dans un bagne près de Kidal en 1964.

Au sein de cette « génération des indépendances », il convient de mentionner un deuxième sous-groupe social qui jouera également un rôle décisif pendant cette période : les militaires. Moussa Traoré, qui renversa Modibo Keïta en 1968 et devint ensuite Président de la République du Mali de 1969 à 1991 en fait partie. Engagé dans l’armée française en 1954, il réalise ses études à l’École des enfants de troupe de Kati (aujourd’hui Prytanée militaire de Kati). Il rejoint ensuite en France l’école d’officiers de Fréjus en 1960. C’est aussi le cas de Seyni Kountché, également formé à l’école de Kati, devenu, à la suite d’un coup d’Etat en 1974, Président de la République du Niger.

Le contexte international qui prévaut alors est celui de la guerre froide, et est caractérisé par l’équilibre bipolaire qui s’est instauré. A l’échelle de l’Afrique de l’Ouest, la rivalité entre les deux blocs se traduit par une intense compétition stratégique. Deux modèles de développement sont en concurrence. Celui proposé par le bloc de l’Ouest qui demeure dominant dans la région et celui mis en avant par Moscou qui attire plusieurs des leaders de l’indépendance.

La génération des indépendances est déjà fortement mobile et internationalisée. Les grandes puissances internationales rivalisent pour attirer sur leur territoire les élites africaines. En 1960, la création par Nikita Khrouchtchev de l’Université de l’amitié des peuples, rebaptisée Université Lumumba l’année suivante traduit cet objectif. Destinée à accueillir des étudiants venus de l’étranger, cette enceinte devient rapidement un haut lieu de la politique de coopération entre l’URSS et les pays africains. Comme le précisent Patrice Yengo et Monique de Saint-Martin, « alors qu’en 1962, le nombre d’étudiants africains arrivant en URSS est trois fois inférieur à celui de ceux orientés vers la France, vers le Royaume-Uni ou vers les USA, à partir de 1979, les étudiants africains formés en URSS dépassent en nombre ceux allant étudier au Royaume Uni, et de 1988 à 1991 dépassent même ceux qui partent aux USA12 Yengo, Patrice et de Saint-Martin, Monique, « Quelles contributions des élites « rouges » au façonnement des États post-coloniaux ? », Cahiers d’études africaines, 226 | 2017, 231-258. ».

Les Etats socialistes d’Afrique de l’Ouest accueillent massivement ces élites africaines formées dans les universités soviétiques. C’est notamment le cas du Bénin qui se réclame alors du marxisme-léninisme et qui propose à ces anciens étudiants rentrés au pays une intégration directe dans la fonction publique béninoise13 Ibid. . Ils joueront un rôle central dans le façonnement politique du pays. Dans ce contexte de concurrence aigue, L’URSS déploie également une coopération militaire très active à destination des élites africaines, notamment par le biais du centre-165 Perevalnoe en Crimée, qui devient rapidement un haut lieu de la formation des cadres militaires africains14 Krylova, Natalia. « Le centre Perevalnoe et la formation de militaires en Union soviétique », Cahiers d’études africaines, vol. 226, no. 2, 2017, pp. 399-416. .

Plus symbolique, mais néanmoins active, la Chine s’intéresse elle-aussi aux élites africaines des indépendances. Il s’agit alors surtout de mettre en scène, à des fins de propagande, l’engagement de la Chine maoïste à l’égard des pays du tiers-monde15 Yengo, Patrice et de Saint-Martin, Monique, op. cit. . Les quelques étudiants africains qu’elle accueille alors à l’époque sur son sol traduisent cet effort de propagande. Si elle est largement devancée par son concurrent soviétique en matière militaire, la coopération chinoise en Afrique de l’Ouest s’est davantage concentrée dans l’engagement politique et propagandiste, notamment au Mali sous le régime de Modibo Keïta en vue de renforcer le socialisme malien et l’emprise du parti16 Touron, Manon. « Le Mali, 1960-1968. Exporter la Guerre froide dans le pré carré français », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, vol. 45, no. 1, 2017, pp. 83-95. .

Il ne faut pourtant pas conclure de ce qui précède que les élites des Etats nouvellement indépendants d’Afrique de l’Ouest sont restées passives face à cette concurrence stratégique. Bien au contraire, puisqu’elles jouaient largement de cette compétition en envoyant en même temps leurs étudiants dans les universités des puissances concurrentes.  

Malgré la diversité des parcours des acteurs étudiés, un même type de ressources symboliques est mobilisé par la génération des indépendances. Les nouvelles élites politiques d’Afrique de l’Ouest sont ainsi apparues investies d’une véritable mission de construction stato-nationale. L’Etat se présente alors comme le « démiurge du développement17 Tine, Antoine. « Élites partisanes et démocratisation au Sénégal : pour une lecture néo-machiavélienne », Polis – revue camerounaise de science politique, vol. 11, 2003, pp. 7-24 ». C’est l’époque du développementalisme triomphant et les élites politiques ont alors volontiers recours à une rhétorique de type nationaliste. C’est aussi le temps des « hommes forts » ; le type de légitimité mis en avant par les élites tend davantage, selon la classification wébérienne, vers le pouvoir charismatique. Le terme de « fanga », en bambara, traduit la proximité entre le pouvoir politique et la force physique18 Bayart, Jean-François & Zanoletti, Giovanni & Ibrahima, Poudiougou, L’état de distorsion en Afrique de l’ouest – des empires à la nation, Paris, Karthala – AFD, 2019. . L’Etat apparaît ainsi fortement personnalisé et les sphères privées et publiques tendent souvent à se chevaucher.

" La génération des indépendances est déjà fortement mobile et internationalisée. Les grandes puissances internationales rivalisent pour attirer sur leur territoire les élites africaines. "

La génération des transitions démocratiques

La chute du mur de Berlin puis l’effondrement de l’URSS en 1991 transforment en profondeur l’équilibre du système international. La configuration bipolaire qui avait prévalu au cours des décennies précédentes cède la place à l’unipolarité. La démocratie libérale s’impose comme modèle de référence, faisant dire à Francis Fukuyama que celui-ci est désormais l’horizon historique indépassable des sociétés humaines19 Fukuyama, Francis. « La fin de l’histoire ? », National Interest, été 1989, trad. in Commentaire, n° 47, automne 1989, et La Fin de l’histoire et le dernier homme, trad. franc. Flammarion, 1992. . Le nouvel équilibre international qui s’instaure a un impact significatif en Afrique de l’Ouest. L’intensité de la compétition stratégique qui s’y déroulait diminue largement d’intensité. Si des rivalités demeurent entre les acteurs internationaux, elles traduisent dorénavant moins des divergences de modèles que d’intérêts. Dans ce nouvel environnement, les partenaires internationaux des Etats africains entendent renouveler les déterminants de leur relation avec les élites du continent, en intégrant cette nouvelle donne mondiale. Le discours de la Baule, prononcé par François Mitterrand en 1990 illustre avec force cette réalité. Dans ce discours, le Président français insiste sur la nécessité d’une transition vers des systèmes démocratiques en Afrique de l’Ouest. A propos de la démocratie, il précise ainsi : « un schéma est tout prêt : système représentatif, élections libres, multipartisme, liberté de la presse, indépendance de la magistrature, refus de la censure… ». L’aide au développement est désormais conditionnée au respect par les gouvernements africains de ces principes structurants.

A cette même période, les sociétés d’Afrique de l’Ouest sont traversées par des courants puissants. Les élites en place dans nombre d’Etats de la région ont peu évolué tout au long des décennies précédentes. La génération des indépendances apparaît en décalage par rapport aux préoccupations de franges importantes des populations de la région. Le pouvoir est contesté dans la rue. Les revendications sont majoritairement portées par des organisations issues des sociétés civiles africaines20 La notion de « société civile » en Afrique fait l’objet de nombreuses controverses scientifiques. On en retiendra ici la définition suivante donnée par Maurice Kamto : « la sphère sociale distincte de celle de l’État et des partis politiques formée de l’ensemble des organisations et personnalités dont l’action concourt à l’émergence ou à l’affirmation d’une identité sociale collective, à la défense des droits de la personne humaine ainsi que des droits spécifiques attachés à la citoyenneté » in. Kamto Maurice, “Les rapports État-société civile en Afrique”, Afrique 2000, 1994, p. 47.  : associations de jeunes, d’étudiants ou de chômeurs, organisations de défense des droits de l’Homme, associations professionnelles, syndicats… C’est la revanche des « cadets sociaux », notion utilisée pour catégoriser l’ensemble des acteurs situés à la périphérie d’un système social. Les revendications sont diverses. Si elles concernent au premier titre l’ouverture du jeu démocratique (arrêt de la censure ou bien autorisation du multipartisme), elles sont également souvent très catégorielles (les organisations étudiantes maliennes demandent ainsi une revalorisation des bourses d’études).

Au Bénin, alors dirigé depuis 1972 par Mathieu Kérékou, ces revendications populaires, couplées à la crise économique que traverse le pays, débouchent sur la mise en place d’une Conférence nationale, qui abroge la Constitution en vigueur et aboutit à la tenue d’une élection présidentielle en 1991. Ce modèle de la Conférence nationale est repris par de nombreux Etats francophones de la région, parmi lesquels le Mali. A la suite d’une période d’intense tension entre le régime de Moussa Traoré et les organisations de la société civile malienne, une junte militaire menée par Amadou Toumani Touré (ATT) renverse Moussa Traoré. Les militaires, rejoints par plusieurs responsables des organisations de la société civile et des partis politiques, instituent le Comité transitoire pour le salut du peuple (CTSP) qui organisera une conférence nationale à l’été 1991, aboutissant à l’adoption d’une nouvelle constitution, à l’autorisation du multipartisme puis à la tenue d’une élection présidentielle en 1992.  Au Mali, si les militaires demeurent au centre du jeu politique, c’est une nouvelle génération de jeune officiers et sous-officiers qui entre en scène, souvent pour partie formée en France et jusqu’alors en dehors des cercles de pouvoir. Lorsqu’en 2001, ATT décide d’entrer dans l’arène politique en se présentant à l’élection présidentielle de 2002, il a au préalable demandé sa mise à la retraite anticipée de l’armée. C’est donc en tant que civil, et sans uniforme, qu’il se présente à l’élection à l’issue de laquelle il sera élu président. Ce fait est d’importance car si le nouveau cycle élitaire qui s’est ouvert en Afrique de l’Ouest avec les transitions démocratiques se traduit par un renouvellement des individus, il est aussi marqué par une transformation profonde des ressources symbolique mobilisées par les élites montantes.

Dans l’ordre du discours, la société civile remplace la société politique. On parle plus volontiers de « gouvernance » que de « gouvernement ». Il s’agit dès lors moins de gouverner que d’administrer. Au Mali, le registre du fanga cède la place à celui du kokadje, terme bambara traduit par transparence et qui sera un des mots d’ordre des mouvements appelant au départ de Moussa Traoré21 Thiriot, Céline. « Rôle de la société civile dans la transition et la consolidation démocratique en Afrique : éléments de réflexion à partir du cas du Mali », Revue internationale de politique comparée, vol. vol. 9, no. 2, 2002, pp. 277-295. . Les profils professionnels des représentants de cette « génération des indépendances » se diversifient. Au-delà des membres de la société civile déjà évoqués, on constate une facilité chez cette génération à passer du monde de l’économie et des grandes organisations internationales à la sphère politique, et cela dans les deux sens. En faisant de nouveau usage des catégories wébériennes, on pourrait ainsi affirmer que le mode de légitimité qui prévaut chez les élites de la génération des indépendances tend davantage vers la dimension légale-rationnelle que charismatique.

"Dans l’ordre du discours, la société civile remplace la société politique. On parle plus volontiers de « gouvernance » que de « gouvernement ». Il s’agit dès lors moins de gouverner que d’administrer. "

La génération des Etats hybrides

Une profonde transformation de la configuration internationale est actuellement en cours. Le moment unipolaire qui s’était ouvert avec la chute du mur de Berlin cède la place à une époque de multipolarisation du monde. Contre les prédictions de Francis Fukuyama au sujet de la « fin de l’histoire », on pourra affirmer, en faisant usage de la formule de l’historien britannique Arnold Toynbee : « history is again on the move ». C’est un retour de l’Etat-puissance qui se profile à l’horizon, dans un contexte stratégique plus incertain encore qu’il ne l’était auparavant du fait de la large distribution des attributs de la puissance entre les différents acteurs du système international.

Les conséquences de cette transformation des équilibres internationaux sont déjà perceptibles sur le continent africain, et tout particulièrement en Afrique de l’Ouest. La concurrence stratégique, qui s’était considérablement atténuée, trouve une nouvelle vigueur. Plusieurs modèles de développement et de coopération sont d’ores et déjà en concurrence dans la région. La Chine, notamment, propose un modèle alternatif à celui de la démocratie libérale, bâti autour de prémisses doctrinales qu’il convient de détailler. Pour le chercheur chinois Wang Xuejun, la Chine place le développement économique au centre de sa stratégie de stabilisation des Etats africains dans lesquels elle intervient22 Wang Xuejun, « Developmental Peace: Understanding China’s Africa Policy in Peace and Security », in China and Africa, Building Peace and Security Cooperation on the Continent, 2018, Pages 67-82. . Cette idée est résumée sous le terme de « paix développementale », distinct selon l’auteur de la « paix libérale » promue par le monde occidental dans le cadre de ses interventions. Dans un article de 2013, Liu Hongwu23 Hongwu, Liu. « How to solve African governance and development issues: A perspective from China », 2013. , directeur de l’institut d’études africaines de l’université normale du Zhejiang, va plus loin dans la conceptualisation de la doctrine chinoise de coopération avec l’Afrique.  Le modèle alternatif proposé y apparaît sans ambages : un Etat fort, fondé sur un système politique endogène, et doté d’un gouvernement puissant et centralisé. Pour Liu Hongwu, le renforcement de l’Etat doit être obtenu, y compris par l’affaiblissement de la société civile. A cet égard, les ONG y sont considérées comme des facteurs de fragilisation des Etats africains : « They have contributed to the dissolution of African countries’ internal tolerance, coherence, state authority and ability to take action from the interior ». Il en va de même pour le multipartisme, accusé d’entretenir la conflictualité ethnique, religieuse et culturelle au sein des Etats africains qui l’ont adopté. L’originalité de l’approche revendiquée par l’auteur réside dans l’articulation proposée entre renforcement de l’Etat et renforcement de l’identité nationale. Le « State building » envisagé est aussi un « Nation building ».

Par certains aspects, ce modèle chinois de coopération en Afrique rapidement esquissé, se présente comme le reflet inversé de certains modèles de coopération promus dans le monde occidental. Ce n’est sans doute pas un hasard. Présenter son modèle comme une alternative radicale à celui qui a prévalu sur le continent africain depuis les indépendances permet à la Chine de se prévaloir d’un indiscutable effet de nouveauté. Reconnaissons par ailleurs qu’un certain nombre des constats réalisés par les auteurs évoqués (fragilité structurelle des Etats africains, fragmentation du corps social…) sont justes. Mais paradoxalement, en critiquant l’ethnocentrisme occidental dans son rapport aux sociétés africaines, les auteurs en viennent à proposer une alternative largement empreinte d’un tropisme politique chinois. Le modèle de société préconisé (société faible, Etat fort) fait bien peu de cas de la spécificité des sociétés africaines, marquées notamment par la compénétration des différents registres de légitimité (lignager, impérial, stato-national)24 Bayart, Jean-François, op. cit. . Imaginer abraser ces légitimités traditionnelles pour fonder une identité nationale homogène semble bien illusoire dans des sociétés souvent segmentaires et très fluides. Il n’en demeure pas moins qu’en cette époque de multipolarisation du monde, certains aspects du modèle chinois de coopération peuvent séduire des Etats africains caractérisés par un déficit croissant de légitimité. L’investissement massif réalisé ces dernières années par Pékin dans le domaine de l’information et des médias en Afrique favorisera incontestablement la pénétration de son « Alter-narratif » au sein des élites africaines25 Voir notamment sur ce sujet : https://foreignpolicy.com/2019/08/13/in-africa-china-is-the-news/ .

Ce nouveau contexte est susceptible de conduire les élites africaines à redécouvrir les mécanismes de transaction mis en œuvre dans le contexte de la bipolarité. Comme l’écrivent Victor Magnani et Thierry Vircoulon : « De nouvelles alliances et de nouvelles dépendances se créent dans une Afrique qui a pris conscience de la multipolarité du monde, et des avantages qu’elle peut retirer de la compétition internationale actuelle26 Magnani, Victor, et Thierry Vircoulon. « Vers un retour de l’autoritarisme en Afrique ? », Politique étrangère, vol. Été, no. 2, 2019, pp. 9-23.  ». Nombre d’Etats africains de la région mettent d’ores et déjà en œuvre des coopérations « tous azimuts ». Il n’est ainsi pas rare qu’un même cadre militaire africain cumule aujourd’hui des formations dispensées par les autorités de plusieurs Etats différents (Etats-Unis, France, Russie, Chine…). Localement, il faut sans doute s’attendre à des phénomènes d’hybridation des différents modèles proposés par les partenaires internationaux des Etats africains. Consciente de la diversité des solutions politiques à leur disposition, on peut supposer que la nouvelle génération des élites d’Afrique de l’Ouest retiendra alternativement celles qui seront le plus à même de servir les agendas politiques mis en place et de répondre aux besoins du moment. Du point de vue de l’organisation politique des Etats d’Afrique de l’Ouest, la diversification des coopérations se traduira immanquablement par des innovations et des hybridations locales.

Le contexte politique et social actuel de l’Afrique de l’Ouest est également marqué par une crise de l’Etat postcolonial, soixante ans après les indépendances. Une forme de « désenchantement démocratique » est à l’œuvre dans certains Etats de la région alors même que le monopole de la violence légitime détenu par l’Etat est parfois remis en cause localement par des groupes armés, notamment djihadistes. L’atténuation de l’empreinte territoriale des Etats mais aussi l’affaiblissement des modes de légitimation des gouvernements issus des transitions démocratiques obligent les Etats à se transformer.  Cette perspective ne signifie pas la disparition du principe stato-national mais sa transformation selon le principe de la « décharge étatique », tel que théorisé notamment par Béatrice Hibou. Selon ce principe, contesté sur le plan matériel ou symbolique, l’Etat se sert de relais privés ou semi-privés pour arriver à ses fins. Ainsi, « la « décharge » qui caractérisait les sociétés non bureaucratisées et ne s’appuyant pas ou peu sur un appareil gestionnaire constitue une modalité d’exercice du pouvoir qui évite le coût d’un appareil administratif important. L’usage d’intermédiaires et du gouvernement indirect caractérise également le mode dominant de la gouvernementalité contemporaine27 Hibou, Béatrice. « La « décharge », nouvel interventionnisme », Politique africaine, vol. 73, no. 1, 1999, pp. 6-15.  ». Le parallèle avec l’évolution en cours de plusieurs sociétés ouest-africaines semble pertinent, et mériterait de plus amples approfondissements.

C’est donc à une double hybridation que l’on est susceptible d’assister : « par le haut », avec la diversification des modèles de coopération, et « par le bas », avec la remise en cause des modes d’organisation et de légitimité hérités de la période post-coloniale. Façonnées par ce nouveau contexte international et régional, la nouvelle génération d’élites qui émerge, que l’on peut qualifier sous le terme de « génération des Etats hybrides » va transformer son rapport à l’Etat, en hybridant les ressources à sa disposition. Parmi les groupes sociaux susceptibles de jouer un rôle central, nous souhaitons en particulier en mentionner deux.

Au cours des soixante dernières années, les diasporas d’Afrique de l’Ouest, fortement représentées notamment dans les pays européens, ont eu une importance politique tout à fait significative. Leur rôle est sans doute amené à se développer et à se transformer dans le cadre du nouveau cycle qui s’ouvre aujourd’hui. Car si les élites d’Afrique de l’Ouest sont depuis longtemps mobiles et internationalisées, le développement des réseaux sociaux et des nouveaux moyens de communication, de même que la densification de la mobilité internationale (à l’échelle de la région comme du monde), permet à la diaspora d’être en situation de « multilocalisation ». Actives dans leurs pays d’accueils, les diasporas d’Afrique de l’Ouest demeurent également bien souvent des acteurs importants de la vie politique, culturelle et économique de leurs régions d’origine. Par le biais de la constitution d’associations, de réseaux de diaspora, par l’animation de sites d’opinion ou via leur activité sur les réseaux sociaux, elles continuent à jouer, depuis l’extérieur, un rôle central dans la vie des Etats africains. Cela se traduit également par la croissance des transferts de fonds envoyés par les diasporas dans leurs pays d’origine. En 2017, une étude du Fonds international de développement agricole (Fida)28 Fonds international de développement agricole (FIDA), Travailleurs migrants et envois de fonds : vers la réalisation des objectifs de développement durable, une famille à la fois, FIDA, octobre 2017. révèle que les envois de fonds vers l’Afrique ont atteint 60,5 milliards de dollars, en hausse de 36% par rapport à 2007. Après l’Afrique du Nord, c’est l’Afrique de l’Ouest qui capte la majorité de ces fonds. Cette nouvelle réalité économique est amenée à conférer un poids essentiel aux diasporas de la région.

Au Mali, le renversement, le 18 août 2020, du Président Ibrahim Boubacar Keïta par une junte composée de jeunes officiers maliens, pour leur majorité formés au Prytanée militaire de Kati, illustre le poids politique que continue à jouer l’institution militaire dans un certain nombre d’Etats de la région. Le 19 août, la junte annonce la création du Comité national pour le salut du peuple (CNSP). Le soutien initial d’un grand nombre de mouvements de la société civile malienne au coup d’Etat, y compris des partis d’opposition, démontre le haut niveau de confiance d’une frange importante de la population malienne envers l’institution militaire, en dépit des dissensions qui se sont ensuite manifestées. La séquence de transition politique actuellement en cours au Mali rappelle avec acuité la séquence de 1991 au cours de laquelle la junte militaire dirigée par ATT et à l’origine de la constitution du Comité transitoire pour le salut du peuple (CTSP) renverse Moussa Traoré. Le contexte national, régional et international de la crise que traverse actuellement le Mali n’en est pas moins tout à fait différent. Contrairement à l’époque des transitions démocratiques, les organisations politiques et les formes traditionnelles de participation à la vie publique sont aujourd’hui largement délégitimés. C’est notamment ce que montrent les données de l’étude d’Afrobarometer sur le Mali pour l’année 202029 Afrobarometer Mali 2020. . On y découvre que le niveau de « confiance envers la plupart des institutions de la vie démocratique avec ses pouvoirs exécutifs, législatifs, et judiciaires, a connu des baisses importantes entre 2004 et 2020, passant respectivement pour le Président de la République de 81% à 47%, l’Assemblée Nationale de 70% à 37%, et les cours et tribunaux de 55% à 36% ». A l’inverse, il est intéressant de constater que parmi les institutions qui recueillent le plus la confiance des maliens, on retrouve les chefs traditionnels (83%), les forces de défense (82%), et les leaders religieux (82%). Les modes de légitimité (néo)traditionnels et religieux semblent ainsi trouver un écho favorable chez nombre de maliens.

Fort de la description des trois cycles élitaires qui se sont succédé en Afrique de l’Ouest depuis les indépendances, nous pouvons à présent en proposer une typologie, résumée dans le tableau ci-dessous.

Cycles élitaires en Afrique de l'Ouest

"C’est donc à une double hybridation que l’on est susceptible d’assister : « par le haut », avec la diversification des modèles de coopération, et « par le bas », avec la remise en cause des modes d’organisation et de légitimité hérités de la période post-coloniale."

Reconversion des groupes élitaires et permanences dans l’organisation sociale

Le mécanisme de circulation des élites décrit ci-dessus et les périodes de ruptures qu’il implique ne signifie pas pour autant une absence d’éléments de continuité, de permanence dans l’organisation des rapport sociaux au sein des Etats considérés.

Il apparait tout d’abord que pendant les périodes de renouvellement des groupes élitaires, des acteurs issus d’un cycle précédent parviennent souvent à s’intégrer dans le cadre du nouveau cycle. Un tel phénomène de réintégration des élites a notamment pu être observé au Mali à l’époque de la transition démocratique. Si les élites qui émergent au moment de la transition sont incontestablement nouvelles, la scène politique est ensuite progressivement réinvestie par des acteurs ayant joué un rôle dans le cadre du régime précédent30 Thiriot Céline. « Sur un renouvellement relatif des élites au Mali », Daloz Jean-Pascal (éd.), Le (non-) renouvellement des élites en Afrique subsaharienne, Bordeaux, CEAN, 1999, pp. 135-154. . Mais lorsque cette reconversion des élites est observée, elle s’accompagne d’une profonde transformation des modes de légitimité et des ressources symboliques mobilisées par les acteurs concernés.  C’est ce que l’on constate au Bénin à la même époque. Mathieu Kérékou, Président de la République populaire du Bénin de 1972 à 1991 est particulièrement représentatif de la génération des indépendances. Figure charismatique, militaire revendiquant un marxisme-léninisme affirmé et mobilisant un registre développementaliste et nationaliste, il quitte le pouvoir en 1991, dans le cadre de la transition démocratique alors en cours. Lorsqu’il revient dans l’arène politique, à l’occasion de l’élection présidentielle de 1996, il apparait radicalement transformé. Autrefois adepte du port de l’uniforme kaki, celui que l’on surnomme « le caméléon » apparait en tenue de pasteur. Comme le précise Cédric Mayrargue : « Celui qui avait fait, pour son pays, le choix du socialisme scientifique, lors du discours programme du 30 novembre 1974, vante maintenant les vertus de la démocratie libérale. Celui qui avait restreint les droits d’association et d’expression, dénonce avec véhémence les dérives autoritaires de son successeur et se présente com je garant de la démocratie. Celui que ses concitoyens redoutaient apparait proche des gens et se présente comme le candidat des pauvres en 199631 Mayrargue, Cédric « Les élites politiques béninoises au temps du Renouveau démocratique : entre continuité et transformation », Daloz Jean-Pascal (éd.), Le (non-) renouvellement des élites en Afrique subsaharienne, Bordeaux, CEAN, 1999, pp. 135-154. ». L’exemple de Mathieu Kérékou illustre cette reconversion toujours possible des élites à l’occasion de l’ouverture d’un nouveau cycle élitaire. Elle implique toutefois une profonde transformation des modes de légitimité et des ressources symboliques utilisées par les acteurs concernés.

Au-delà du renouvellement des élites et de la transformation des modes de légitimité, des permanences dans les rapports sociaux en Afrique de l’Ouest apparaissent, qui transcendent les différents cycles élitaires. La tendance des Etats de la région à faiblement distinguer les sphères publiques et privées, de même que les rapports complexes de don et de contre-don qui s’instaurent entre les détenteurs du pouvoir et leurs clientèles / parentèles – ce que Jean-François Bayart a conceptualisé sous le terme de « politique du ventre »32 Bayart, Jean-François. L’État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989 – sont des caractéristiques, plus ou moins marquées en fonction des pays considérés, qui semblent peu sensibles au renouvellement des générations. Comme le précise Jean-Pascal Daloz, les règles de l’échange clientéliste ne sont pas neutres : « on ne saurait sous-estimer que de véritables contraintes pèsent aussi sur le patron dont le maintien du statut supérieur dépend largement de la capacité à répondre aux attentes des supporters qui lui sont indispensables, eux-mêmes se trouvant confrontés aux demandes pressantes des plus dominés qu’eux et ainsi de suite33 Daloz, Jean-Pascal, op. cit.  ». Ainsi, précise-t-il, « lorsqu’un système de patronage n’est plus à même de rétribuer suffisamment les principaux représentants intermédiaires qui garantissent les soutiens à la base, il s’expose à une délégitimation rapide34 Ibid. ». 

"Au-delà du renouvellement des élites et de la transformation des modes de légitimité, des permanences dans les rapports sociaux en Afrique de l’Ouest apparaissent, qui transcendent les différents cycles élitaires. "

Conclusion

Soixante ans après les indépendances, l’Afrique de l’Ouest est à un nouveau tournant de son histoire politique. Dans un contexte international et régional bouleversé, caractérisé par une diversification des modèles de développement et par une crise des modes de légitimité et de gouvernement issus de l’Etat post-colonial, une nouvelle génération d’élites semble émerger. Façonnée par son environnement, cette nouvelle génération transformera à son tour le rapport à l’Etat, la manière d’administrer et de gouverner dans la région. Cette réalité émergente nous impose un effort de compréhension et d’anticipation des dynamiques à l’œuvre dans cette partie du continent. Il s’agira en particulier :

  1. D’étudier les fondements théoriques des modèles de coopération alternatifs proposés par les différents partenaires des Etats d’Afrique de l’Ouest.

  2. De comprendre les transformations des modes de légitimité qui émergent en Afrique de l’Ouest, caractérisés notamment par une hybridation des registres démocratiques, religieux et (néo)traditionnels.

  3. D’appréhender les trajectoires socioprofessionnelles des nouveaux groupes élitaires qui apparaissent dans la région, y compris parmi les diasporas, de même que les ressources symboliques qu’ils sont susceptibles de mobiliser. Une attention particulière devra être portée à l’évolution du rôle des organisations régionales en Afrique de l’Ouest, éléments susceptibles de pondérer et d’infléchir les transformations sociales à l’œuvre dans la région.

Fort de ces éléments d’analyse et de compréhension, il sera possible de poser les jalons, à l’échelle française et européenne, d’un nouveau socle doctrinal pour notre coopération en Afrique de l’Ouest, articulant défense de nos valeurs et de nos intérêts dans un monde en profonde évolution.  

Etienne Huyghe
Etienne Huyghe

Doctorant, ses travaux de recherche portent sur la politique de coopération française en matière de sécurité dans l’espace sahélien.